Pour la citoyenneté mondiale
Octobre 2025. Bienvenue dans la deuxième lettre d’anticipaction !
Chaque mois, je développe une pensée de l’otium, je sélectionne une œuvre de l’imaginarium et j’explore la rédaction de nouveaux récits pour réveiller notre capacité d’émerveillement. J’explique ma démarche dans la première lettre “Le futur n’est plus ce qu’il était”.
La sélection de l’imaginarium
Le Ministère du Futur
Il faisait de plus en plus chaud.
Vingt millions de morts. La grande canicule indienne de l’été 2025 opéra comme point de bascule pour tout le sous-continent et pour Frank May. Cet humanitaire américain en mission dans l’Uttar Pradesh fut le seul rescapé à se réveiller vivant d’une nuit passée le corps immergé dans un lac pour résister à la chaleur et à la déshydratation. Après avoir subi une conséquence aussi traumatique du changement climatique, la notion de violence devint pour lui toute relative. Quelques mois plus tôt, le Ministère du Futur, une nouvelle agence onusienne créée pour suivre l’application de l’Accord de Paris, s’était installé à Zurich avec à sa tête Mary Murphy, une directrice irlandaise déterminée à représenter l’intérêt des générations futures. En dépit de leurs approches divergentes, les trajectoires chahutées de Frank et Mary se lient tout au long des 106 courts chapitres qui s’écoulent sur plus de trente années. Le temps d’une génération pour répondre aux crises écologiques et transformer le monde.
Écrit avant le Covid, publié en anglais en 2020 puis en français en 2023, Le Ministère du Futur a été consacré meilleur roman étranger par le Grand prix de l’imaginaire 2024. Son auteur visionnaire, Kim Stanley Robinson, est un habitué des récompenses : il a remporté plusieurs éditions des prix les plus prestigieux - Hugo, Locus et Nebula - notamment pour sa Trilogie de Mars (1992-1996). Sa méthode littéraire s’adapte à son objectif : en multipliant les points de vue et les styles narratifs, il vise à rendre crédibles des changements majeurs qui aujourd’hui paraissent inconcevables, comme par exemple la conversion de l’Arabie, après le renversement de la famille Saoud, au carboncoin, une nouvelle cryptomonnaie que les banques centrales finiront par accepter et dont la distribution et la valeur dépendront du carbone non émis et séquestré - autrement dit, pour les pays du Golfe, une récompense pour le renoncement à exploiter les énergies fossiles disponibles sous leurs pieds.
[Chapitre 56]
- D’accord, répéta-t-elle. J’ai compris. Il y aurait des tonnes et des tonnes de bons projets à financer si nous avions les fonds nécessaires. Mais que doit-on recommander aujourd’hui aux gouvernements ?
- Fixer des règles drastiques d’émissions de carbone dans les six secteurs les plus polluants, répondit Bob. Ça devrait assez vite nous ramener vers les trois cent cinquante parties par million*.
- Quels sont ces six secteurs ?
- L’industrie, le transport, l’agriculture, le bâtiment, le fret et l’intersectoriel.
- L’intersectoriel ?
- Tout ce qui n’est pas dans les cinq premiers secteurs. Le grand fourre-tout.
- Donc agir sur ces six-là suffirait…
- Oui. Ces six secteurs-là, dans les dix plus grosses économies du monde, représentent quatre-vingt-cinq pour cent des émissions de carbone. Si le G20 s’accorde là-dessus, c’est gagné.
- Alors, comment réduit-on les émissions dans ces secteurs ?
Tout le monde lui répondit aussitôt qu’il y avait onze mesures adéquates. Établir des taxes carbone, définir des normes d’efficience pour l’industrie, édicter de bonnes politiques d’occupation des sols, contrôler les émissions des procédés industriels, développer les énergies propres et renouvelables, définir des normes pour la construction et pour les carburants, améliorer les transports urbains, accélérer l’électrification des véhicules, et enfin mettre en place des dégrèvements, donc rendre une partie des taxes carbone aux consommateurs sous forme de remises.
En résumé : des lois. Des mesures réglementaires, déjà écrites, en attente d’être votées.
- Une sacrée litanie, soupira Mary.
- En effet.
Une litanie bien connue, issue du département de l’Énergie américain, déjà vieille mais toujours pertinente. Les services équivalents au sein de l’Union européenne étaient arrivés aux mêmes conclusions. Il n’y avait pas de mystères, tant sur la nature du problème que sur les solutions.
- Pourtant, rien ne se passe, nota Mary.
Ses collaborateurs la dévisagèrent. Lui rappelèrent toutes les résistances au progrès.
De fait ils étaient prisonniers d’un labyrinthe. Ou plutôt d’une avalanche qui les emportait vers le point de non-retour. Ils perdaient la partie face à des gens qui, apparemment, n’en saisissaient pas l’enjeu.
La thèse principale de l’ouvrage est que le changement systémique ne pourra survenir sans modifications des rapports de pouvoir, et que celles-ci ne pourront advenir que par une dose de violence, d’origine climatique ou repoussant les limites légales, en plus de l’accumulation de décisions politiques volontaristes. Si au mitan du XXIe siècle l’humanité parvient à renoncer à l’avion, c’est d’abord parce que les passagers auront été terrorisés par des attentats non revendiqués à coup de drones envoyés dans les turbines en plein vol, puis grâce à la réintroduction des dirigeables et voiliers, qui auront redonné à leurs passagers le goût du voyage au long cours. La science n’est pas rejetée dans ce scénario : la fonte de la banquise sera ralentie par un projet de géo-ingénierie dont beaucoup doutaient au départ. L’activisme reste un autre moteur indispensable de ces transitions : alors qu’un défaut synchronisé de remboursement de la dette étudiante américaine fera sombrer le secteur financier, la Fed n’acceptera d’intervenir qu’en échange d’une nationalisation des banques. Les actions se complètent, leurs effets se sédimentent et les initiatives deviennent des tendances globales, sans dates précises mais dans une simultanéité spontanée. Pour sauvegarder la biodiversité, des corridors biologiques seront consciemment libérés de l’empreinte humaine. Pour lutter contre les inégalités, les écarts de rémunération seront plafonnés de 1 à 10, comme dans la Navy, et imposés aux grandes entreprises dont les dirigeants jusqu’alors engrangeaient en un quart d’heure ce que leurs salariés obtenaient en un an. L’Inde, frappée par la terrible canicule introductive, puis la Chine, deviendront d’étonnantes forces de changement, inspirant et soutenant les orientations du Ministère du Futur.
Cet enchaînement de mutations peut faire sourire les esprits fatalement réalistes qui constatent la dérive du monde de 2025 dans la direction opposée, mais ce serait mal interpréter l’ambition et la réussite de Kim Stanley Robinson. Il n’a pas cherché à écrire un rapport de planification à suivre à la lettre sur trois décennies, mais un manuel idéaliste pour nous encourager à donner tort à Fredric Jameson, son ancien professeur de littérature à qui il a dédié l’ouvrage.
La pensée de l’otium
Pour la citoyenneté mondiale
Le 23 septembre 2025, la France a reconnu l’État de Palestine devant l’assemblée générale des Nations-Unies. Symbolique. C’est-à-dire dans le même temps important et non décisif. L’énième cessez-le-feu entre Israéliens et Palestiniens - toujours aussi précaire et temporaire - négocié début octobre par l’administration Trump a mis une nouvelle fois en lumière le court-circuitage de l’ONU, déjà bien incapable d’empêcher l’agression de l’Ukraine par un membre permanent du Conseil de sécurité en 2022. Au regard des événements des dernières années, nous serions une fois de plus revenus à un état fragmentaire des relations internationales, où le fort impose sa loi au faible sans craindre les sanctions, où la disruption prime sur le droit. Un monde borgien, tel que le décrit Giuliano de Empoli dans L’heure des prédateurs. Dans ce paysage géopolitique inflammable, les principes d’interdépendance équilibrée, de souveraineté partagée, d’ouverture, de solidarité et de paix que la diplomatie onusienne ambitionne d’incarner depuis 1945 seraient redevenus des marqueurs de naïveté.
Ma conviction sincère est que cet aveuglement ne durera qu’un temps. Pour le moment, nous sommes encore tétanisés par la vitesse des offensives adverses, paralysés par notre absence de stratégies immédiates face aux replis illibéraux. Nous encaissons les chocs, qui ciblent d’abord les plus vulnérables mais dont la détonation se rapproche. Pourtant, il nous faut faire le pari que plus les prochaines épreuves seront douloureuses et destructrices, plus seront renforcées nos aspirations contraires et nos résistances collectives. À rebours des tendances, il nous faut reprendre le flambeau de la citoyenneté mondiale et revendiquer le désir d’inventer un nouveau modèle d’unité globale pour faire face aux défis actuels et à venir. Ils sont bien identifiés, depuis longtemps, et ne peuvent être traités qu’à cette échelle.
Toute vie débute par une injustice. Si “tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits”, les obstacles ou privilèges qui jalonnent nos existences sont d’abord déterminés par là où l’on naît, là où l’on est. Tout le monde n’a pas la chance de se situer à la place qu’il souhaiterait occuper, géographiquement comme socialement ; on pourrait même établir que seule une minorité a cette chance, et que les frustrations et peurs qui en découlent sont le moteur des principaux conflits du monde. Les modèles sociaux, dont les préférences varient selon les latitudes et les générations, tendent à corriger ou au contraire à accentuer ces inégalités d’origine et leur accroissement tout au long de la vie. Appliqués à l’échelle planétaire, ces paradigmes justifient des programmes de développement durablement émancipateurs pour leurs bénéficiaires ou s’inscrivent dans un renforcement des rapports de domination et de vassalisation, qui permettent aux pays et aux personnes les plus riches de l’être toujours plus et de choisir quelques cas exceptionnels à coopter pour entretenir le récit trompeur que chacun a sa chance.
Derrière le voile d’ignorance, tout le monde devrait aspirer à plus d’égalité, de justice et de solidarité, à l’intérieur et par-delà toutes les frontières. Or nous y renonçons graduellement et à chaque échelle. En durcissant les règles d’immigration et d’acquisition des droits civiques liés à la nationalité - ce que de nombreux pays sont en train de faire. En faisant reculer la mixité scolaire et sociale. En offrant moins de temps et d’attention bienveillante au voisinage local. Il est difficile de contrer ces évolutions dans une société qui discourt en permanence sur la compétition pour les meilleures places, la course de vitesse productiviste, la quête perpétuelle du dépassement de soi - et donc, par comparaison, des autres.
Dans le dernier quart du Ministère du Futur de Kim Stanley Robinson, c’est-à-dire probablement après une vingtaine d’années de combat pour adopter des conduites respectueuses des limites planétaires et en ressentir les premiers effets bénéfiques, les aspirations majoritaires ont changé et la primauté de la citoyenneté mondiale a été reconnue. Un chapitre en particulier raconte l’implantation de plusieurs familles immigrées dans une petite ville suisse. La défiance des uns n’a pas totalement disparu, la peur d’être rejetés n’a pas complètement quitté les autres, mais le déplacement de larges populations qui fuient les zones hostiles est organisé, accompagné, et dans l’ensemble se passe bien. Ne pas débattre davantage du fait que d’ici vingt-cinq ans il faudra déplacer 150 millions de personnes dont les habitats actuels seront submergés est un défaut d’anticipation majeur. Cela pourrait concerner dix millions d’Européens, dont un million de Français, qui subiront au moins une inondation côtière par an.
Source : “L’élévation du niveau des mers fera trois fois plus de victimes que prévu”, Le Monde, octobre 2019.
Les migrations intracontinentales comme intercontinentales vont très fortement s’accroître. Au prix d’une dose de courage et d’inventivité, cette réalité peut nous donner l’occasion de modifier nos rapports aux autres, aux territoires et aux prises de décision qui les gouvernent. Le principe d’une citoyenneté mondiale reconnaîtrait la possibilité pour chaque personne de se déplacer et, dans le respect d’un contrat social local et d’une limitation de l’artificialisation des sols, de s’installer où elle le souhaite - ce qu’à ce jour seuls les plus fortunés ont le loisir de faire. Beaucoup choisiraient sans doute de ne pas bouger, mais les barrières seraient levées pour les autres. Cela ne doit pas nous faire peur : nous portons toutes et tous en nous l’héritage de multiples migrations et de cultures entremêlées. Les identités peuvent coexister dans leur plus grande diversité sans être hermétiques ni excluantes dès lors qu’elles reconnaissent l’appartenance à une humanité commune et à l’égalité des droits d’autrui. Concrétiser ce principe représente un coût économique et social certain, mais y renoncer aura un coût final tragiquement supérieur.
De l’échelle ultra-locale du village ou du quartier aux bassins de vie élargis, puis aux régions cohérentes et nations historiques, jusqu’aux niveaux continentaux et mondial, sans oublier le cyberespace et ses regroupements communautaires, chaque niveau doit disposer du maximum d’autonomie pour prendre les décisions pour lesquels il est le plus compétent - en application du principe de subsidiarité. Ce modèle, déjà à la base de l’intégration institutionnelle européenne, repose sur une étroite relation de chaque niveau avec ceux plus étroits dont il tire sa légitimité, et celui plus large dont il reçoit des cadres et des ressources qui convergent vers l’équité des conditions, mais aussi une plus forte collaboration avec d’autres territoires de même niveau qui partagent des problèmes similaires et peuvent mutualiser des solutions. Ce maillage, qui préexiste de manière incomplète, vise une auto-détermination démocratique renforcée à toutes les échelles, dans le respect de grands principes communs.
Il est essentiel d’avoir une représentation à l’échelle de cette citoyenneté mondiale. Ainsi, au niveau le plus élevé, l’AG d’une ONU mise à jour deviendrait un Sénat mondial, avec une représentation des gouvernements des États-nations ou des blocs continentaux. En parallèle se réunirait une Assemblée mondiale permanente composée de cohortes de citoyens tirés au sort en proportion des foyers de population. Vous doutez de la faisabilité d’un tel modèle d’ici vingt-cinq ans ? Pourtant, de telles assemblées citoyennes existent déjà ! Une première Global Assembly a été réunie sur le climat par des organisations de la société civile en 2021. L’expérimentation a lancé un mouvement en faveur de la création prochaine de multiples autres, par exemple sur la régulation de l’IA ou la santé.
Début octobre, j’étais invité à animer un atelier sur la notion d’interopérabilité des démarches numériques de participation citoyenne lors du sommet mondial du Partenariat pour un Gouvernement ouvert à Vitoria-Gasteiz, au Pays basque espagnol. Achevant au même moment la lecture du Ministère du Futur, la vision d’un futur partenariat pour la citoyenneté mondiale s’est dessinée comme horizon de sortie de la polycrise contemporaine. Il ne s’agirait ni d’un gouvernement centralisé et sécuritaire comme le régime autoritaire du roman Globalia de Jean-Christophe Rufin (2004), ni d’un nouvel ordre multipolaire dont les puissances étatiques émergentes n’auraient conservé de l’hégémonie occidentale renversée que le capitalisme le plus brutal, ni d’un monde cyberpunk supervisé par des corporations tentaculaires aux mains d’une poignée de démiurges de la vallée du silicium. Au contraire, le principe de citoyenneté mondiale serait un ingrédient germinal d’un monde toujours plus ouvert et connecté, interopérable et distribué, concentrant ses moyens et efforts pour que cette planète reste vivante et que chaque personne soit libre.
L’ONU vient de fêter ses 80 ans en ce mois d’octobre et semble marginalisée par le tournant guerrier pris par ce siècle. Les augures nous inquiètent à raison, mais ils ne doivent pas nous désespérer de croire en la robustesse et la souplesse supérieures des sociétés ouvertes. Dans 80 ans, une organisation mondiale refondée peut avoir triomphé de tous les dangers. Car, au fond, nous ne sont pas si divisés.
La dose quotidienne
Des cours de théâtre obligatoires à l’école pour ne pas abandonner les émotions humaines aux comédiens générés par l’IA - Une application ludique pour exercer notre pensée critique et renforcer nos capacités d’argumentation - Un programme de renaturation à grande échelle alors que 50 m2 de nature sont détruits par seconde en Europe - Le souvenir des motos aux trainées fluo de Tron qui ont défini l’identité visuelle du cyberpunk - L’objectif de l’abolition universelle de la peine de mort en hommage à Robert Badinter - La vie après le dôme de chaleur à Lytton au Canada - La mise à flots d’un cargo à voile pour décarboner le futur du transport maritime - La Chine, où se vendent plus de couches pour personnes âgées que pour bébés, au défi du vieillissement de sa population - 10 idées pour la désescalade numérique - Un Grand Mélangement pour nous faire réévaluer les données personnelles que nous consentons à partager - N’attendez pas un mois avant la prochaine lettre, rendez-vous dans les notes de la publication pour partager chaque jour une petite dose d’anticipaction …
L’extrait de Chiasma
Léonidas
Au croisement, Léonidas vit l’étroite route de montagne disparaître dans le brouillard épais. Posant le pied à terre, il consulta brièvement puis rangea dans le revers de son blouson l’antique carte IGN qu’on lui avait fait parvenir avec la surprenante lettre de convocation. Malgré les nombreuses années écoulées depuis l’impression de cette carte et l’exode de la majorité des habitants vers les villes sûres, les tracés n’avaient pas changé. “Viens seul et sans assistance” disait avec insistance le courrier manuscrit, l’expression étant soulignée de deux traits appuyés. Confirmé dans son orientation, Léonidas reprit son effort en direction de l’épreuve folle et floue vers laquelle il pédalait depuis l’aube.
Son vélo racé finit par transpercer la couche duveteuse après avoir avalé une centaine de mètres de dénivelé supplémentaire. Au-dessus d’une éblouissante mer de coton blanc, le soleil faisait rayonner la montagne. Profitant d’une pente moins abrupte, Léonidas reprit son souffle et contempla un instant la beauté du spectacle alpin. Les parois rocheuses aux formes arrondies étaient parsemées de tâches automnales. Les feuillus de basse altitude n’avaient pas encore perdu toutes leurs flammes dorées et rougeoyantes, mais la saison avançait et un tapis humide de feuilles mortes jonchait déjà le sol sous les roues fines de sa bicyclette de compétition. Il avait trouvé cette dernière à sa descente du train express en gare d’Annecy, comme cela lui avait été annoncé dans les instructions. Un sticker du Réseau des Vélos de la Brèche brillait sur le tube diagonal. Le dégradé bleu violacé du cadre effilé était largement passé, mais les pneus étaient quasiment neufs et parfaitement gonflés. Idéal pour tracer comme il devait le faire. Le fond de l’air était frais depuis son départ au petit matin, et il sentait le froid le conquérir par les extrémités dès qu’il marquait une trop longue pause. Avant de quitter Paris la veille, il avait une dernière fois vérifié l’itinéraire qu’on lui demandait de suivre. Son simulateur avait annoncé un peu moins de trois heures trente de pédalage pour couvrir près de soixante kilomètres, avec une ascension plus raide en guise d’apothéose.
Cette sortie en pleine nature était éprouvante, mais formidablement vivifiante pour Léo qui n’avait pas grimpé ainsi, sans profiter du moindre démultiplicateur de puissance électrique, depuis plus de deux décennies. La carte lui permettait de suivre la route sans erreur mais, délesté de ses habituels appareils connectés, il n’avait aucune idée précise de l’heure. À en juger par la course du soleil, la mi-journée approchait. Toutefois, il n’avait qu’une confiance réduite en sa capacité d’interprétation et ne savait pas s’il parviendrait dans les délais au point de rencontre. Il sentait que son rythme baissait à mesure que la route s’élevait. Ses cuisses endolories par l’intensité de l’exercice lui rappelaient cruellement son âge. Malgré l’attention qu’il portait à l’endroit de son corps et les traitements de réjuvénation qu’il suivait assidument, il aurait 58 ans dans les jours suivants. Il se doutait que la mention de son anniversaire n’était qu’un prétexte dans l’invitation. Ce leurre ne rendait que plus indiscernables les véritables motivations de Zoé - si c’était bien elle. Pourquoi reprenait-elle subitement contact huit ans après avoir fui sans préavis ?
Mon papa,
Quoi que tu penses de moi et de mes choix, j’ai besoin de toi aujourd’hui. Tu auras mille questions ou reproches à formuler, et peut-être aurons-nous un peu de temps pour parler, mais avant cela tu dois absolument venir me retrouver la semaine de ton anniversaire. Prends-le comme une surprise de ta fille préférée.
Viens seul et sans assistance. Pose une semaine de vacances, prétexte une cure de détox numérique pour couper tous tes réseaux. Tu ne dois pas laisser de traces durant ton voyage. Des vêtements chauds et imperméables pour deux jours suffiront. Un vélo avec un autocollant du Réseau des Vélos de la Brèche t’attendra le dimanche 12 octobre devant la sortie principale de la gare d’Annecy. Suis la carte jusqu’au point de rendez-vous. 13h devant la mairie de Beaufort, l’ancienne Luce.
Je compte sur toi.
Zoé
Les années n’avaient pas eu d’effet sur sa mémoire photographique : Léonidas avait bien reconnu l’écriture de sa fille unique. Il restait néanmoins sur ses gardes, refusant de se réjouir trop tôt. Certes, l’autrice du message connaissait son adresse et sa date d’anniversaire, mais ces informations n’étaient sans doute pas difficiles à trouver. Une calligraphie était facilement falsifiable. Depuis la réception de la lettre, il ne pouvait détourner son esprit vers quoi que ce soit d’autre et, dans le même temps, il souffrait de ne pas pouvoir complètement s’abandonner à l’espoir. Les années d’inquiétudes puis de résignation à ne jamais revoir Zoé avaient été trop dures pour qu’il accepte de retomber dans la spirale.
Lorsqu’il gara son vélo devant la mairie de Beaufort, son sang se glaça : pas de trace de Zoé. Avait-il été trop lent et manqué l’heure du rendez-vous ? Était-il arrivé quelque chose à sa fille au cours des dernières semaines ? Avait-on simplement utilisé le souvenir de Zoé pour le faire accourir ici - et si oui, pourquoi s’intéressait-on à lui ? Torturé par ses pensées, Léonidas ne remarqua pas l’arrivée derrière lui de deux hommes casqués. Le plus costaud plaqua un tissu chloroformé sur le bas du visage de Léonidas. Son corps s’écroula instantanément dans les bras de son assaillant.
À suivre …
Tenir le rythme mensuel de cette nouvelle publication me met déjà au défi. Comme il s’agit avant tout pour moi de conquérir le temps d’écrire, le format et la fréquence sont susceptibles d’évoluer au cours des prochains mois. Pour faire les bons choix, vos retours seront précieux !







